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La tragique histoire du Télétravail…

Un conte de Noël

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C’était au mois de novembre. Un mois de novembre comme tant d’autres.

Le ciel était bas et gris. Les journées devenaient de plus en plus courtes, désespérément courtes. Tellement courtes que le soir venu, vous pouviez vous demander si elles avaient réellement existé. J’ai toujours détesté ces moments de l’année.

Se battre avec le réveil alors qu’il fait nuit noire. Arriver au bureau, et devoir allumer la lumière. Voir le visage des collègues teinté du bleu pâle de leurs écrans d’ordinateur. Sursauter à seize heures en réalisant que le soleil a déjà disparu alors qu’on ne l’a pas encore vu. Laisser les fins de journées s’étirer dans le noir. Et désespérer de voir enfin les vacances de Noël arriver…

Je suis sûr que vous voyez de quoi je parle : un mois de novembre quoi.

Pourtant, celui-ci n’était pas tout à fait comme les autres. Car depuis deux ans, la vie quotidienne – vous savez ! la vie dans ce qu’elle a de plus banal, celle qui paraît si prévisible, si routinière – et bien cette vie à l’abri de toute surprise avait été bouleversée par une pandémie qui avait touché tous les rapports sociaux. Rencontrer les autres pouvait désormais être dangereux.

Nous étions fin novembre et s’annonçait une cinquième vague de contamination. Une cinquième vague ! Deux ans auparavant, il aurait été impossible d’imaginer une chose pareille. Mais c’était pourtant son quatrième retour. Et il était  inéluctable…

De nouvelles habitudes revenaient, elles aussi, par vagues : une sorte de routine confinée, avec son cortège de craintes et restrictions. Mais plus que tout,  cela signifiait qu’il allait revenir. C’était le retour du Télétravail.

Car à cette époque, le Télétravail était incontournable.

J’imagine que ce mot vous fait sourire. Il a aujourd’hui ce côté un peu ridicule et désuet d’une modernité dépassée, comme le Minitel en son temps.

A cette époque donc, il était incontournable.

Quelle étrange ascension que celle du Télétravail !

Il avait commencé tout en bas de l’échelle : confidentiel, suspecté de flatter la paresse qui habite en chacun d’entre nous, il semblait condamné à être mal-aimé, méprisé même. On l’agitait comme un épouvantail quand il fallait effrayer le monde du travail.

Puis le virus de la distanciation était arrivé. Du jour au lendemain, il avait complètement changé la donne. Le Télétravail s’en était trouvé métamorphosé. Un instant il était un paria, un marginal. L’instant d’après, il était devenu un personnage central, l’ami des journalistes et des politiques, le sauveur de l’économie, le meilleur des vaccins. 

Ceux qui l’avaient trouvé effrayant alors qu’il était encore tout petit ne voyaient pas à quel point sa croissance était plus monstrueuse et terrifiante encore. A la faveur d’une catastrophe imprévisible, il s’était mué en une créature inarrêtable. Au moment-même où se rencontrer était totalement interdit, il était invité partout, sur les plateaux de télévision et à la table des négociations. Il mettait tout le monde d’accord, les dirigeants et les organisations syndicales, les majorités et les oppositions. Non content de tenir sa revanche, il se rêvait à présent en idole devant laquelle il fallait se prosterner. 

Pourtant, le succès fulgurant du Télétravail cachait mal son secret. Car oui il avait un secret. Un secret si monstrueux qu’il lui fallait à tout prix le dissimuler. Le révéler au grand jour aurait pu tout remettre en cause, tout détruire.

Pour faire diversion, il avait donc choisi d’occuper tout l’espace. Dans une folle course en avant, il avait même tenté de faire inscrire son nom dans la Loi. Pourtant, plus il s’exposait, plus on le scrutait et plus sa situation devenait intenable. 

Pour percer son secret, il suffisait de le regarder dans les yeux. Ou plutôt il fallait essayer de le regarder dans les yeux. Et s’apercevoir que ce n’était pas possible. 

Car le Télétravail n’avait pas de visage.

Lui qui prétendait avoir toutes les identités n’en avait en réalité aucune. Tel un ogre insatiable, il s’était mis à tout dévorer : les bons côtés des métiers, les rituels des équipes, la solidarité entre les générations, la fatigue des trajets trop longs et même la protection de l’environnement. Mais aucune des vertus qui lui étaient attribuées n’étaient les siennes.

Il avait tout volé et ne pouvait plus s’arrêter.

Il ne s’embarrassait de rien et surtout pas du temps toujours plus grand qu’il fallait lui consacrer. Encore moins de la fatigue qu’il causait. Une fatigue tenace et profonde qui, petit à petit, rendait les gens sombres et qui causerait sa perte. Mais nous y reviendrons.

En ce mois de novembre, il revenait s’installer chez les gens en prétendant être de la famille.  Avec la ferme intention de rester.

Arrivés à ce moment de l’histoire, faisons une pause et revenons un peu en arrière. Sans doute vous posez-vous ces questions : qui était-il vraiment ? Quelle était son histoire ? Pourquoi était-il si vorace ? Et quelle était l’origine de sa faim ?

Pour y répondre, il nous faut nous intéresser à cet instant terrible où la catastrophe sanitaire était devenue officielle. Nous étions en mars de l’année précédente et c’est à ce moment précis que notre monstre a commis son premier vol. Celui de son nom.

Ce fameux soir, il s’appelait encore Emploi. Malade depuis des décennies, il avait l’habitude d’être l’objet de toutes les attentions. Et malgré un certain fatalisme à son égard, personne ne voulait renoncer à le guérir définitivement. Tous espéraient pour lui des jours meilleurs. On lui promettait toujours pour bientôt le retour de la seule chose qui le nourrissait vraiment : la Croissance.

Mais alors qu’elle semblait enfin venir, l’avenir s’était brutalement obscurci. Cette maladie nouvelle avait fait son apparition et elle le menaçait personnellement. Profondément inquiet, il attendait avec fébrilité ce rendez-vous qui nous avait été donné à tous. Ce rendez-vous qui allait sceller son destin.

Il avait vu le Président de la République le regarder droit dans les yeux – à travers l’écran de sa télévision certes – mais il s’adressait à lui personnellement. Il lui avait  dit que tout irait bien, qu’il le protégerait contre cette irruption de la nature dans son espace vital, quoi qu’il en coûte. Oui, c’était bien à lui qu’il s’adressait, même si, par souci de discrétion sans-doute, il ne l’appelait pas par son nom.

Télétravail ? Voilà qui sonnait bien. Il se l’était immédiatement approprié.

Pourtant, quand il avait entendu ce mot la première fois, il avait partagé les mêmes doutes que les autres et trouvé le concept un peu faible. Mais ce soir-là, devant l’urgence, il était prêt à se réinventer. Il fallait à tout prix que le Chômage de masse ne puisse pas le reconnaître.

Assis dans son canapé, il s’était senti mieux instantanément. Il était sauvé ! Tout pouvait continuer comme avant dans le monde d’après, quoi qu’il en coûte.

Comme avant ? Vraiment ? En réalité les choses s’étaient mises à changer sans qu’il s’en aperçoive. Cette nouvelle vie lui semblait si prometteuse qu’il s’était mis à manger le monde du travail. Aidé par l’incertitude générale, il avait pu commencer à grignoter certains métiers. Ce n’était pas si grave. Ils n’étaient pas essentiels. Mais progressivement, il finit par tous les avaler de manière compulsive…

A mesure que le temps passait, il se sentait de plus en plus fort. En plein cœur de la crise, il était euphorique. Il s’imaginait invincible. Quand la situation s’était améliorée une première fois, il avait repris sa véritable identité avec fierté. Il avait changé son régime alimentaire pour la Relance. Il avait même essayé de manger plus vert. Mais il ne pouvait abandonner le masque du Télétravail. Il le gardait en cas de rechute bien sûr. Mais pas seulement. Il voulait plaire à tout le monde. Et notamment aux prophètes du fameux Monde d’Après. Il voulait en être. En vérité, il était persuadé d’être le Monde d’Après.

Nous voici revenus au point où nous avions laissé notre histoire – aux premiers signes de la cinquième vague.

L’épidémie menaçait à nouveau. Il fallait donc sauver Noël d’un confinement. Et une fois de plus, il était le meilleur rempart contre la paralysie de l’économie. Il n’avait aucun doute : on ferait à nouveau appel au Télétravail.

Pourtant, cette fois, ce n’était plus si évident. De nombreuses voix s’élevaient pour exprimer leurs craintes à son sujet. Et si le Télétravail n’était pas sans conséquences ? Pouvait-on vraiment lui faire confiance ? Ne risquait-on pas de regretter de recourir à lui sans conditions ? Partout – dans les entreprises, dans les médias, dans les foyers et les restaurants – une petite musique inquiète se faisait entendre.

Certains s’inquiétaient pour eux : 

“ Je ne veux plus travailler dans ma cuisine ; si je dois à nouveau cohabiter avec mon conjoint toute la journée, je vais mal le vivre ; j’avais tellement mal au dos la dernière fois, il m’a fallu des mois pour m’en remettre ; je vais devenir fou à parler tout seul devant mon ordinateur…”

D’autres craignaient surtout pour leurs proches :

“Faisons attention à ne pas rallonger les journées ; certaines personnes ne peuvent pas encaisser ces modes de communication ; attention de ne pas faire de l’urgence la norme de travail ; le confinement a vraiment abîmé des choses dans l’équipe…”

A ces messages s’ajoutait l’angoisse muette  d’une majorité silencieuse. Car toutes et tous semblaient ressentir une immense fatigue. Il leur était difficile, à ce moment-là, d’en nommer précisément la cause. Mais le doute s’était installé. 

L’ogre pouvait commencer à trembler.

D’où venait cet épuisement qui avait envahi la population ? Beaucoup avaient l’intuition que le Télétravail n’y était pas étranger. Mais trouver un lien n’était pas si simple.

Le Télétravail changeait si souvent de forme : un jour, deux jours, à la carte… Il offrait la possibilité d’accueillir ses enfants en cas de maladie ou de fermeture des écoles. Sans poser de congés ! On pouvait, grâce à lui, refaire du sport et cuisiner. On en avait fini avec les trajets interminables et les embouteillages. Tout le contraire de cette vie de fou que l’on s’imposait avant !

Mais une nouvelle fois, il ne fallait pas se laisser hypnotiser par ses gesticulations incessantes. Il fallait le regarder attentivement. Et prendre son temps. Le temps d’une journée par exemple. Pas uniquement le temps de travail officiel (celui-ci ne voulait d’ailleurs plus rien dire). Il fallait le regarder le temps d’une vraie journée. Du lever au coucher.

Au début, rien de spectaculaire. Mais à y regarder de plus près, on pouvait voir à travers lui. En faisant très attention, on apercevait en lui quelque chose qui se débattait. C’était ce qu’il tentait de digérer depuis le début. Et qu’il n’arrivait pas à  faire disparaître…

Pas la peine de vous faire attendre plus longtemps. Ce qui causait cette triste lassitude, c’était la présence diffuse et opaque du Travail. Car oui, le Télétravail avait tenté de rendre le Travail invisible. Comme il avait fini par flouter les arrière-plans des réunions à distance .

Comme pour nier ce qui se passe habituellement à la maison.

Le Travail était pourtant toujours là, même s’il était méconnaissable.

Bien sûr, il avait toujours été contraignant et fatiguant. Mais le Travail Réel, le Travail quotidien était fait de lieux, de rencontres, d’objectifs et d’habitudes bien à soi qui permettaient d’y trouver du sens et une certaine fierté du devoir accompli. 

Il n’était pas parfait. Et il était important d’être collectivement vigilants sur ses conditions et ses horaires, pour pouvoir laisser une place centrale au Travail de la maison, celui de la vie quotidienne. Mais c’était justement une préoccupation collective. Tous étaient responsables pour les autres et attentifs à préserver le temps de chacun. Il y avait une véritable solidarité dans le Travail.

Le Télétravail avait justement tenté de gommer toute forme de lien et toute forme de frontière. Il claironnait dans les réseaux la promesse d’une vie individuelle toujours plus équilibrée et performante. Il avait des complices parmi les plus chanceux, aveuglés par ce nouveau confort rendu uniquement possible par leurs privilèges. Mais c’était bien un mensonge. Pour le plus grand nombre, le Télétravail isolait. Il privait le Travail de sa chair, sa dimension humaine, pour le déformer en une prescription vide et désincarnée. Il abîmait le corps et l’esprit en brouillant le temps et l’espace. Il ne protégeait pas les gens. Il les consumait. 

Alors que novembre touchait à sa fin, la fatigue s’était progressivement muée en prise de conscience. Le retour du Télétravail n’était pas une fatalité. Non, ce n’était pas ça le Travail tel qu’on l’aimait. Chacun commençait à se rappeler les vraies raisons pour lesquelles travailler était important.

Cela pouvait être le sentiment d’avoir eu le temps de bien faire, la certitude de contribuer à quelque chose de plus grand que nous, quelque chose de vraiment utile. Cela pouvait être ces moments où le Travail nous pousse à réfléchir, à débattre ou à remettre en question ce qui s’est toujours fait, à apprendre. Le Travail pouvait aussi être important pour des moments moins agréables, comme des erreurs ou des échecs, à condition de ne pas être seul. Car l’expérience du soutien et de la solidarité nourrit bien au-delà des seules compétences professionnelles.

Et puis, on se rappellait enfin combien le rythme est important. Se lever tôt ou finir tard, rester concentré longtemps… Oui mais pas seulement. S’arrêter, lever le nez et sourire aux collègues, partager un café ou un gâteau d’anniversaire. Rentrer à pied, en métro ou en voiture, avoir le temps d’éprouver la fatigue, laisser son esprit divaguer, et couper… Tout ce que, malgré tout,  les travailleurs essentiels n’auraient lâché pour rien au monde.

Bref, il était temps d’en finir avec ce continuum informe que voulait nous vendre le Télétravail.

Finalement, ce n’était vraiment pas une fin d’année comme les autres. Nous avions fini par comprendre et par refuser le retour inconditionnel du Télétravail. Il ne pourrait pas reprendre sa marche en avant. Il ne pouvait plus prétendre être LA solution. Il n’était plus qu’une modalité. L’Emploi finirait par se faire tout petit devant le Travail.

Chacun pourrait alors retrouver son métier et ses engagements, dans toute leur richesse et leurs contraintes, avec la liberté nouvelle de choisir son organisation en connaissance de cause.

Décembre débutait et annonçait des festivités à nouveau contrariées. On se prenait pourtant à espérer que les choses allaient enfin changer. On avait redécouvert le Travail derrière l’Emploi.

On s’était rappelé que travailler, ce n’est pas occuper un emploi parce qu’il le faut, quoi qu’il en coûte. Travailler c’est surtout pouvoir exercer une activité, un métier et contribuer à son échelle à la construction d’une société plus fraternelle. On voyait avec enthousiasme ce que le Travail permettait d’accomplir et ce qu’il  rendait possible : créer des liens, inventer de nouvelles façons de soigner les autres, de les nourrir, ouvrir des espaces hospitaliers pour celles et ceux qui n’avaient pas encore leur place. Retrouver la Nature pour prendre  soin d’elle… enfin!

Et le Télétravail me direz-vous. Qu’était-il devenu ? Il avait fini par retrouver sa taille, une taille raisonnable. Comme l’Emploi, il avait cessé d’être un objectif pour devenir un outil au service de la communauté. On les regardait tous les deux avec tendresse et bienveillance. On les tenait à l’œil mais on leur avait pardonné leurs excès. On leur avait trouvé une place qui correspondait à ce qu’ils étaient vraiment.

Après tout, c’était Noël !

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